Au XXe siècle, dans un contexte marqué par la colonisation et ses violences, certains écrivains choisissent de rompre avec les codes traditionnels du langage. C’est le cas d’Aimé Césaire, figure majeure de la Négritude, dont l’écriture se distingue par sa force, sa radicalité et parfois sa brutalité.
C’est à ce grand monsieur, intellectuel, écrivain, poète et homme politique que j’emprunte cette formule provocatrice "Le nègre vous emmerde". Elle résume l’esprit de révolte qui traverse des hommes et des femmes qui croient en cette "nouvelles France" qui fait tant peur à ceux qui font semblant de ne pas voir que la France de 2026 est aussi celle des héritiers des Tirailleurs, des Travailleurs appelés à la rescousse au lendemain de la deuxième guerre mondiale pour reconstruire la France meurtrie par l’occupation nazie.
L’élection de Bally Bagayoko aurait dû être un moment démocratique ordinaire : la victoire d’un candidat, le choix des urnes, l’expression d’une volonté populaire. Elle s’est transformée en révélateur brutal d’un mal bien plus profond : la persistance d’un racisme décomplexé dans le débat public français.
Car à peine élu, le nouveau maire de Saint-Denis a été la cible d’un déferlement de haine. Insultes, caricatures, comparaisons ignobles, insinuations identitaires: tout un arsenal de violences symboliques s’est abattu sur lui. Ce qui choque n’est pas seulement la virulence des propos, mais leur banalisation. Ils circulent, se répètent, s’installent - comme si l’inacceptable devenait peu à peu tolérable-.
Certains voudraient faire croire qu’il ne s’agit que de "dérapages" isolés. C’est faux. Ce qui se joue ici est politique. Bally Bagayoko incarne, malgré lui, une figure qui dérange: celle d’un élu issu de la diversité, à la tête d’une ville symbole, dans un pays encore traversé par ses contradictions postcoloniales. Dès lors, il devient une cible. Non pour ce qu’il fait, mais pour ce qu’il représente.
À cette violence s’ajoute une autre menace, plus insidieuse encore: la désinformation. Des propos inventés, des polémiques fabriquées, des accusations relayées sans vérification. Le débat démocratique s’efface derrière une mécanique de discrédit, où l’on ne combat plus des idées mais des identités.
Face à cela, la réponse ne peut être le silence. En portant plainte et en appelant à la mobilisation, Bally Bagayoko a fait un choix politique fort: celui de transformer l’attaque en résistance. Et la mobilisation citoyenne qui a suivi montre qu’une autre France existe celle qui refuse la haine, qui refuse l’humiliation, qui refuse que la couleur de peau ou l’origine deviennent des arguments politiques.
Le 4 avril 2026, la ville de Saint-Denis, "la ville des rois et du peuple vivant" s’est transformée en un vaste lieu de mobilisation citoyenne. À l’appel du maire Bally Bagayoko, plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées sur le parvis de l’hôtel de ville pour dénoncer les attaques racistes dont il est la cible depuis son élection. Environ 6.000 personnes, voire davantage, ont répondu à l’appel. Habitants, militants associatifs, syndicats et figures politiques se sont retrouvés pour exprimer un message commun: le refus du racisme et de toutes les formes de discrimination. Des slogans, pancartes et prises de parole ont rythmé ce rassemblement, marqué par une forte présence de la jeunesse. L’objectif de ce rassemblement est de ne pas laisser ces attaques sans réponse et réaffirmer les valeurs républicaines.
Au-delà de la dénonciation du racisme, la manifestation a pris une dimension politique plus large. Dans son discours, Bally Bagayoko a salué une mobilisation qu’il a qualifiée de "fierté" et de symbole des luttes antiracistes, tout en appelant à poursuivre le combat. Cette manifestation dépasse le cadre local de la deuxième ville d’Île-de-France. Elle met en lumière la persistance du racisme dans le débat public, la polarisation politique croissante et la capacité de mobilisation de la société civile.
Entre colère, solidarité et espoir, le rassemblement de Saint-Denis apparaît comme un moment révélateur des fractures, mais aussi des résistances, qui traversent aujourd’hui la société française.
Car l’affaire dépasse largement un homme ou l'élection d'un maire. Elle interroge notre capacité collective à faire vivre les principes que nous proclamons. Liberté, égalité, fraternité: ces mots n’ont de sens que s’ils s’appliquent à tous, sans exception.
La vraie question est donc la suivante: voulons-nous d’une démocratie où certains élus sont légitimes… à condition de ne pas trop déroger à une norme implicite? Ou sommes-nous prêts à accepter pleinement ce que nous sommes devenus: une société diverse, plurielle, irréductible à une seule identité?
Ainsi, la violence du langage pour laquelle je ne m’excuse pas ne saurait être réduite à un simple excès. Si elle peut choquer et rompre avec les normes traditionnelles, elle constitue avant tout un outil puissant de dénonciation, de résistance et de reconstruction. Il ne nous reste qu’à transformer la langue en arme de destruction pacifique. Bally redonne une voix à ceux que l’histoire avait réduits au silence. Son élection loin d’être un accident de l’histoire politique et démocratique, s’inscrit dans un combat pour la dignité et la liberté, dont l’écho demeure encore aujourd’hui.
L’élection de Bally Bagayoko n’est pas le problème. La réaction qu’elle suscite, elle, en est un.
Bacary Goudiaby
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